4 FTP ATTAQUENT UNE COLONNE ALLEMANDE
LE 1er JUILLET 1944 A MANTALLOT
Article paru dans Ouest-Matin et repris dans le cahier n°2 du Comitéc pour l'Etude de la Résistance Populaire dans les Côtes-du-Nord. Témoignage de Corentin André.
Corentin André Capitaine Maurice
Le 1er juillet 1944
Dans la matinée, nous sommes informés que les cultivateurs de la région de Confort et de Berhet sont requis pour procéder, sous la surveillance des troupes allemandes cantonnées à Cavan, au dégarnissage des talus de la route qui partant de La Roche-Derrien, rejoint la route Lannion - Guingamp, entre Cavan et Bégard, à un kilomètre de Barderou. Les Allemands ont décidé de faire couper les broussailles qui couvrent les talus, car les maquisards les attendent souvent camouflés par ceux-ci. Ils pensent sans doute qu'ayant supprimé les broussailles, ils auront rendu impossible l'activité des FTP. Nous décidons de profiter de l'occasion pour leur démontrer que, même en renversant la situation, c'est encore nous qui leur donnerons la leçon.
Je fais préparer notre traction-avant dont toutes les glaces ont été enlevées ; nous plaçons un Fusil Mitrailleur. à l'avant, près du chauffeur ; deux mitraillettes à l'arrière seront servies par Marcel Michel et Jean Bernard. "Ricky" Vaculik est notre pilote et je sers le fusilpitrailleur.
Fanion tricolore à la portière
Nous quittons le maquis à midi, de façon à arriver sur place quelques instants après le départ des cultivateurs, et à travers les Allemands sur la route rentrant à Cavan. Il fait un temps splendide ; le soleil que nous avons de face et le déplacement d'air nous gênent un peu, mais cela ne nous empêche pas de rouler rapidement et d'être en moins de dix minutes en vue de Confort.
Le hameau est bien tranquille ; seulement une brave femme nous fait un signe amical à la vue de notre fanion tricolore claquant à la portière. Rien en vue au sortir de Confort. Ce n'est qu'au premier tournant que j'aperçois deux hommes à bicyclette. Je les catalogue tout de suite "civils" d'après leur silhouette. Ce n'est qu'arrivé à une trentaine de mètres que je reconnais deux Allemands qui ont ôté leurs coiffures et fixé leurs armes sur leurs bicyclettes et roulent paisiblement. Je les ajuste rapidement et presse ma détente. Zut ! le coup n'est pas parti et nous sommes sur eux, je crie à Ricky : "Fonce dedans !". Sans une hésitation, il braque son volant. A l'instant où le cycliste de queue va être happé par la voiture, celui-ci se retourne et nous fait voir une figure terrifiante et grimaçante ; il n'a pas le temps d'achever un signe de la main, nous invitant à passer à côté, qu'il roule sur le capot du moteur, reste un instant en équilibre, puis retombe vers l'avant ; un cahot ; nous lui passons sur le corps cependant que son compagnon est projeté sur la route par l'aile droite de la traction.
Une rafale de Fusil Mitrailleur à 50 mètres
Nous fonçons maintenant, car nous nous attendions à les trouver en groupe, et il apparaît qu'ils sont échelonnés par petits groupes. La deuxième équipe est rapidement en vue. Cette fois, le FM entre dans la danse. Un Allemand s'écroule : deux autres, entremêlant leur machine, vont rouler dans le fossé. Nous rattrapons ainsi une dizaine d'autres du convoi, certains roulant, d'autres descendus de machine et n'ayant pas encore "réalisé". L'un d'eux, en particulier, ne semble pas réaliser ; il semble que ce soit le chef de colonne. Debout au bord de la route, il nous fait signe de nous arrêter d'un bras, tenant sa mitraillette de l'autre ; une rafale de RM. à 50 mètres lui fait effectuer une génuflexion que je n'ai pas le temps de lui voir achever car nous le dépassons déjà. "Gérard" au passage, le salue également d'une rafale.
Nous roulons toujours très vite et n'avons pas encore essuyé un seul coup de feu, mais nous ne voyons plus d'Allemands. Seuls, les vélos abandonnés nous prouvent qu'ils ont passé les talus, à la recherche d'un abri et que cela va chauffer. En effet, les balles commencent à crépiter. Nous arrosons les talus ; ceux-ci, "rasés de frais" sous la surveillance de nos Boches, ne leur offrent plus qu'un piètre camouflage, fort heureusement pour nous.
Un barrage...
Au débouché d'un tournant, nous faisons tous la grimace. En effet, barrant toute la route, à une centaine de mètres, une dizaine de vélos entremêlés nous bloque le passage. Ricky et moi échangeons un regard. Sa mimique, qui doit refléter à peu près la mienne, ne me rassure pas du tout. Il n'y a pas d'hésitation possible, car l'arrêt signifie la mort ; il faut passer. C'est ce que je fais comprendre d'un signe à Ricky.
Ricky a eu ses 17 ans cette année... Ayant à peine ralenti le regard sur les bicyclettes, il fonce sans une hésitation. Nous y sommes, nous avons passé. Au même instant, un groupe de Boches, à l'entrée d'un sentier, nous canarde. Nous tirons par rafales rapides. Gérard, pour appuyer le tir de mon FM, ne trouve rien de mieux que de me poser le canon de sa Sten sur mon épaule. A sa première rafale, j'ai l'impression que la voiture vient d'être mise en miettes ; j'ai seulement le tympan crevé.
Un autre barrage nous attend à 200 mètres de là, mais celui-ci ne prenant pas toute la route, nous passons sur la terre ferme.
Nous atteignons la route de Prat et nous y engouffrons. Au bourg de Prat nous nous arrêtons ; il manque un phare à la voiture, la carrosserie a plusieurs trous, dont un dans le tableau de bord. Nous n'avons pas une égratignure. Nous demandons un peu d'eau à une brave femme qui nous apporte une bouteille de cidre que nous laissons en reste. Nous reprenons le chemin du retour et rencontrons un autre groupe d'Allemands au carrepour de la route de Quemperven-Runan et de Ladarèche à Cavan.
PS: Je n'ai jamais su le résultat exact du coup, mais des paysans avec leur charrette furent requis pour transporter blessés et morts à Cavan.
La chose intéressante dans cette affaire, c'est que, placés dans les meilleures conditions, 50 chleuchs se sont laissés posséder par 4 FTP.